Le bain des kinous
 

Lau­ra MENARGUES
(Inter­ven­tion ven­dre­di 22 sep­tembre, voir trans­crip­tion)

Auxi­liaire de pué­ri­cul­ture, Lau­ra MENARGUES tra­vaille dans une mater­ni­té de la région pari­sienne. Depuis plu­sieurs années, elle a mis au point une façon très ori­gi­nale de bai­gner les nouveau-nés, qu’elle appelle Le Bain des Kinous. Au début de sa vie pro­fes­sion­nelle, elle pra­ti­quait comme tout le monde les « douches toni­fiantes » sur les nouveau-nés et sup­por­tait très mal de les entendre crier. Un jour, elle décide d’as­seoir dans le lava­bo un bébé qui avait subi un for­ceps, elle constate alors qu’il ne crie plus.


Le bébé de 0 à 4 mois envi­ron, nous per­met de décou­vrir ce qu’a été son his­toire. Il retrouve dans l’eau les sen­sa­tions qu’il avait lors­qu’il était dans le liquide amnio­tique. Il mime par ses pos­tures, ses atti­tudes d’en­ga­ge­ment, les contrac­tions uté­rines, avec pour chaque bébé un scé­na­rio d’une minute se renou­ve­lant cinq fois et qui varie en fonc­tion de dif­fé­rents para­mètres, par exemple du type de péri­du­rale.

Il nous mime la posi­tion exacte de son corps et de ses membres lors de l’en­ga­ge­ment final, lui qui est l’u­nique acteur de cette pièce qui se joue sous nos yeux. Les mou­ve­ments sont soit très actifs, soit à peine per­cep­tibles, dif­fé­rents en fonc­tion de l’âge du bébé et du nombre de bains reçus.

L’en­fant garde en mémoire ces gestes de base assez long­temps. En effet, j’ai pu consta­ter une mémoire de ces gestes lors de mes pre­mières consul­ta­tions avec des enfants jusqu’à cinq ans. L’en­fant (et je décrou­vri­rai plus tard qu’il en est de même pour l’adulte) conserve ces pos­tures en mémoire, mais chaque bain a un effet de net­toyage, couche après couche.

Dans le bain, le bébé « repro­duit » ce qui s’est pas­sé pour lui pen­dant l’ac­cou­che­ment : mau­vaises posi­tions, dif­fi­cul­tés d’en­ga­ge­ment, for­ceps, césa­rienne… Bain après bain, il réadapte pro­gres­si­ve­ment ses posi­tions d’axes d’en­ga­ge­ment, en quelque sorte il renaît devant nous.

Il m’est appa­ru très impor­tant d’in­vi­ter les parents à suivre cette scène de la vie de leur bébé. En fait, il est déli­cat de par­ve­nir à déco­der ce qui se passe réel­le­ment à un tel moment. De par ma pra­tique de 27 ans et près de 3898 bébés bai­gnés, j’ar­rive à trans­mettre aux parents l’his­toire de leur enfant en me réser­vant de ne pas leur com­mu­ni­quer cer­tains para­mètres assez vio­lents tels qu’un APGAR à 0, une double cir­cu­laire etc., ce qu’ils ne sont pas prêts à entendre, du moins dès le pre­mier bain.

Je ne cherche pas à faire du fan­tas­tique, car ils sont avant tout les parents de ce bébé, avec leur his­toire, leur res­sen­ti, leur propre vécu de nais­sance, et tout ce que cela peut réveiller en eux. De plus, nous savons tous que ce qui est dit aux parents dans cette étape char­nière de la vie que repré­sente la nais­sance de leur enfant peut avoir des consé­quences impor­tantes pour l’a­ve­nir. Ils sont là pour pour com­prendre ce qui s’est pas­sé pour leur bébé. Ils sont en recherche de ce que peut expri­mer leur bébé et ils ont par­fois déjà ten­té de trou­ver des réponses à leurs ques­tions auprès d’in­ter­lo­cu­teurs mul­tiples. C’est une période où ils sont fra­gi­li­sés. Pour ma part, je n’a­na­lyse pas un cas, mais l’his­toire de leur « petit tré­sor ».

La prise en compte de la douleur

Le bébé est une per­sonne, disait Ber­nard Mar­ti­no dans les années 80. Depuis, la prise en charge de la dou­leur a fait cou­ler beau­coup d’encre. Mais face à la dou­leur phy­sique de l’engagement lors d’une nais­sance dif­fi­cile, qu’en est-il des bébés, por­teurs toute leur vie de cette souf­france ?

Certes en 1989, et grâce à MM. Cohen-Salmon, Oli­vier Fres­co etc., les asso­cia­tions sur la prise en charge de la dou­leur se sont mobi­li­sées, met­tant en place des échelles d’évaluation, des pro­to­coles, avec des mate­las d’eau, des cocons, des antal­giques et la pâte Emla. Ceci reste très effi­cace pour tout ce qui dans le soin, avec une action ponc­tuelle lors de la nais­sance. Mais les antal­giques ont leurs effets secon­daires et ne soignent que l’effet. La cause reste engram­mée dans les fas­cias du corps de ce « petit d’homme », agis­sant sur divers plans de conscience. Que dire de la dou­leur de ces nouveaux-nés, accueillis dans ce monde par des douches toni­fiantes, encore pra­ti­quées dans 35% des mater­ni­tés ?

La méthode du bain des Kinous s’est déve­lop­pée sur ces 27 der­nières années, et m’a per­mis d’observer la tra­ça­bi­li­té des engrammes. Au fil de ma pra­tique, je me suis aper­çue que cette tra­ça­bi­li­té va per­du­rer par­fois toute la vie, puis de géné­ra­tion en géné­ra­tion, et se révé­ler dans la dif­fi­cul­té de faire naître à son tour. Tels les reflux gas­triques visibles ou silen­cieux qui pro­vo­que­ront des otites à répé­ti­tion par les aci­di­tés qui remontent le long l’œsophage jusqu’à l’arrière gorge. Les dou­leurs épi­gas­triques sont encore visibles chez l’adulte. La liste est longue…

Un cor­don cir­cu­laire pri­ve­ra la per­sonne du plai­sir d’une écharpe, d’un col rou­lé ou d’une cra­vate… Une anes­thé­sie géné­rale de la maman engour­di­ra quelque temps l’enfant, il sor­ti­ra par­tiel­le­ment endor­mi. Tous ces détails ne sont que quelques cli­gno­tants qui m’ont per­mis d’observer, par le bain des kinous, les souf­frances des bébés. Souf­frances aux diverses étapes de sa vie fœtale et de son enga­ge­ment, ou lors des pre­miers soins, avec les consé­quences consta­tées plus tard au niveau de sa qua­li­té de vie au quo­ti­dien.

Le bébé dit son histoire

Quand je prends en charge le bébé, je ne me consi­dère plus comme quelqu’un qui apporte un savoir aux jeunes mères, sur l’hygiène ou sur la pué­ri­cul­ture. Je suis juste quelqu’un qui a pu, grâce au nour­ris­son, voir, com­prendre, écou­ter et res­sen­tir, déco­der et trans­mettre aux jeunes mères et pères un savoir-faire pour cer­ner les com­pé­tences de ce petit être, quelles que soient les dif­fi­cul­tés qu’il ait tra­ver­sées et les trau­ma­tismes qu’il ait subis. C’est comme si, à ce moment pré­cis du bain, même à une heure de vie, nous entrions en fait dans son sanc­tuaire qu’est l’histoire de sa nais­sance, où il est à la fois acteur, met­teur en scène et réa­li­sa­teur. Je ne suis que co-producteur…

Sous la gui­dance du bébé, je suis allée de décou­vertes en décou­vertes, avec la construc­tion d’i­tems ame­nant des éva­lua­tions et remises en ques­tions de mes gestes. Ceci dans le seul but d’a­mé­lio­rer la qua­li­té des soins au bébé. La table à lan­ger est deve­nue mon meilleur lieu d’ob­ser­va­tion, où tous les niveaux de lec­ture prennent leur assise. C’est tout à la fois le lieu de la ren­contre, une base ludique et libé­ra­trice des ten­sions, l’occasion d’un mas­sage doux et relaxant, et, après le bain, une base d’atterrisage du revé­cu de l’enfant de sa nais­sance.

Les jouets ont trou­vé en chaque bébé un par­te­naire atten­tif et curieux, patient et déci­deur à la fois, char­meur et zélé, exer­çant son corps pour retrou­ver son axe, sa mobi­li­té et sa vigi­lance.

Mes mains, par un tou­cher léger, rebon­dissent sur les ten­sions déce­lées en amont. Ce geste me per­met de savoir quel « tis­sage aqua­tique » est le plus adap­té pour le cas de cet enfant. J’é­ta­blis la carte visuelle des points de ten­sion, sur laquelle évo­lue­ra le tis­sage aqua­tique au fur et à mesure que se libèrent les ten­sions.

Le lava­bo est deve­nu pour la cir­cons­tance un uté­rus lorsque le bébé s’y est cou­ché, le mate­las de bain, gon­flé d’eau, a pris l’at­trait d’un pla­cen­ta lorsqu’il s’y est blot­ti.

Puis la « digi­punc­ture aqua­tique » est née, per­met­tant un dénoue­ment des points de ten­sion le long des chaînes mus­cu­laires.

Sous nos yeux on voit prendre place, dans la sécu­ri­té et la confiance, le dérou­le­ment de la vie fœtale par­ti­cu­lière à chaque enfant, puis la phase d’engagement qui lui a été propre, et enfin une véri­table renais­sance selon la façon dont l’enfant est né, où les nœuds sont défaits un à un.

Par des­sus tout, le bébé retrouve avec ses parents le lien qui pour un temps a pu être modi­fié ou par­tiel­le­ment absent, avec un bain à quatre mains qui leur rend leur rôle avant tout paren­tal. Les parents sont co-acteurs dans cette phase. La confiance dans leur propre savoir-faire se déve­loppe et s’af­fine avec chaque bain. Et après le bain, la récom­pense suprême : lové dans sa ser­viette de toi­lette tenue aux quatre coins par sa maman, le bébé est dou­ce­ment balan­cé, ber­cé comme dans le sou­ve­nir fœtal du mou­ve­ment de sa mère…

Ain­si, je laisse au nouveau-né la pos­si­bi­li­té de me prendre par la main en invi­tant ses parents et toute per­sonne de son choix, pré­sents à cet ins­tant dans la pièce, à suivre cette de scène de son his­toire de vie. A tra­vers mes obser­va­tions ras­sem­blées et notées tout au long de ces années, et grâce aux images acquises, je pour­rai vous faire vivre une par­tie de ce qu’est le bain des Kinous. Ma méthode a évo­lué et conti­nue­ra son par­cours…

Contact : lebaindeskinous(arobase)yahoo.fr

 


< Pré­cé­dent
 
   
 
 
  LE CIANE Ville de Chateauroux Conseil général de l'indre Région Centre Mutualite de l'indre