SHN2010-interne
(Non destiné à publication) Colloque de la Société d'Histoire de la Naissance à Sablé-sur-Sarthe les 25-26 septembre
- Le thème de ce colloque était « Accueillir le nouveau-né, d'hier à aujourd'hui ». Bernard Bel a fait une communication pour le Ciane.
CR de Bernard Bel, 1er octobre
Je viens d'achever l'édition de l'enregistrement de toutes les interventions au 4e colloque de la Société d'Histoire de la Naissance (membre du Ciane), à Sablé-sur-Sarthe les 25-26 septembre. Le thème de ce colloque était « Accueillir le nouveau-né, d'hier à aujourd'hui ».
Voici un accès provisoire à ces documents (format MP3), en attendant de savoir où et comment ils seront publiés : http://lpl-aix.fr/~belbernard/misc/sons/SHN2010/
Vous pouvez aussi télécharger l'ensemble en une seule opération (attention, 1 Go !) : http://lpl-aix.fr/~belbernard/misc/sons/SHN2010.zip
Pour mémoire, les enregistrements du colloque précédent sont ici : http://lpl-aix.fr/~belbernard/misc/sons/feminisme-naissance/
Dans ce dernier colloque je suis intervenu en tant que porte-parole du Ciane à partir des témoignages et réflexions que vous m'avez fait parvenir. Il se trouve que la majeure partie de ces contributions provenaient de Maman Blues. J'ai donc préparé, au dernier moment, une intervention ancrée sur la difficulté maternelle, à partir des discussions, d'extraits de "Tremblements de mères" et de lectures personnelles, pour éviter d'aborder superficiellement un grand nombre de questions faute de matériel de réflexion.
Je mets en pièce jointe le texte de mon intervention, dont j'ai dû sauter quelques paragraphes à cause du temps limité, ce qui après réécoute lui enlève de la cohérence... Si un texte doit être publié je le modifierai légèrement puisque les documents sonores/vidéo seront absents, et il faudra lui donner un titre plus ciblé.
Ce qui m'interpelle plus particulièrement dans l'approche de Maman Blues, c'est la "dépathologisation" de la difficulté maternelle: « lui donner un cadre, un lieu d'existence et d'expression en dehors de la nosographie médicaleŠ afin que le sens humain de ces histoires ne soit pas ignoré ou masqué par l'attention et les soins que l'on portera à leurs manifestations pathologiques. » Pour moi c'est proche de nos revendications sur la reconnaissance de l'accouchement comme un phénomène a priori sociologique, sans oublier sa dimension sociale.
Etant donné que Chantal et moi devrons intervenir en fin d'année sur le même thème, il serait bien utile de s'y prendre à l'avance pour compléter la réflexion en faisant apparaître plus nettement les arguments du Ciane sur d'autres sujets touchant à "l'accueil du nouveau-né". J'ai pris un peu de retard car je n'ai pas encore visionné le Powerpoint récent réalisé par Anne et Emmanuelle...
Bernard
Il me semble qu'on peut mettre sur CianeWiki le lien vers la page des enregistrements en attendant que la SHN le fasse sur son site. Il y a eu vraiment des interventions et des débats importants, sur des sujets d'actualité (comme l'infanticide) avec un éclairage historique très précieux, et accessible au grand public.
C'était un bel événement avec des gens vraiment intéressants. A noter que deux écoles de sages-femmes belges s'étaient déplacées pour l'occasion, et que par contre il n'y avait que deux étudiantes sages-femmes des écoles françaises. Cherchez l'erreur :-(
Bien entendu on espère que ces interventions seront aussi publiées sous la forme écrite. De même qu'il serait très appréciable que les actes du colloque précédent soient accessibles en ligne. Aucune difficulté pour les stocker sur CianeWiki si ça peut aider.
Texte préparé pour l'intervention
Accueil du nouveau-né : le point de vue des parents
Bernard Bel (CIANE)
Il y aurait beaucoup de choses à dire, et beaucoup a été dit sur l’accueil du nouveau-né pendant ces deux journées riches en témoignages et en enseignements. Pour ne pas réduire la « parole des usagers » à un étalage de banalités, j’ai demandé aux associations membres du Collectif interassociatif autour de la naissance (CIANE) de m’adresser les comptes-rendus de discussions sur ce thème. Les réponses ont été très diverses mais certains points de vue se sont trouvés plus fortement exposés. C’est l’occasion de présenter un éclairage nouveau, certainement subjectif, mais porteur des demandes de nombreux parents. Pour cela je vais tenter de mettre en perspective les témoignages individuels à la lumière de quelques considérations théoriques.
Que disent les parents sur l’accueil du nouveau-né ? Voici un état des lieux du terrain associatif rédigé « à chaud » par la présidente du CIANE :
« Actuellement on peut distinguer trois tendances :
- - une majorité de parents qui ne s'interrogent absolument pas sur ce que subit le bébé tout de suite né et qui sont persuadés que la prise en charge protocolisée en maternité est "obligatoire" ;
- - des parents qui s'informent quant à la nécessité des examens, des prises de sang et souhaiteraient dire leur mots… mais souvent se heurtent aux pédiatres ou puéricultrices qui sont sous les ordres de… Car, si "on ne fait pas tous ces examens madame, votre bébé peut déclarer une maladie plus tard, et là, on pourra plus rien faire !"
- - une minorité de parents qui refusent tout acte sur leur enfant, que ce soient des actes de soins quotidiens (premier bain) ou des soins médicaux, bien qu'ils aient choisi d'accoucher en maternité !
En fait, à l'approche de la naissance, on se rend compte que l'accouchement est souvent le principal axe d'inquiétude des parents : comment cela va se passer, est-ce qu'il y aura beaucoup de souffrance pour la mère, le bébé arrivera-t-il en bonne forme (c'est à dire sans malformation) ? […] Moi, je l'ai bien vu au cours de ces dernières années où j'ai eu l'occasion de lire quelques projets de naissance. En effet, ceux-ci étaient surtout orientés sur des souhaits concernant le travail et l'accouchement (souvent d'ailleurs était zappée la délivrance), mais sur les soins proprement dits du bébé, il n'y avait rien. Aujourd'hui, on voit des souhaits concernant le peau à peau ainsi que la relation du nouveau-né avec ses parents juste après la naissance (des souhaits qui demandent majoritairement de n'être pas séparés du bébé si tout va bien)… mais il n'y a pas encore beaucoup de réflexions en ce qui concerne les intubations possibles (même si pas besoin) sur le bébé, les gouttes dans les yeux, l'administration systématique de vitamine K, etc.
Lorsque les parents viennent à nos cafés-naissance afin de témoigner de leur vécu, on voit bien qu'ils s'arrêtent très peu sur les soins qu'a pu avoir le petit. Soit, ils ne savent pas très bien et ils ont découvert dans le carnet de santé lors de la sortie, qu'il y avait ça et ça, ou alors quand on leur a amené un jour l'enfant avec un pansement au talon sans qu'on leur ait rien dit auparavant… » (Fin de citation)
Si les attentes des parents sont si rarement formulées, je crois que cela vient aussi de leur très grande disparité autant que de celle des expériences vécues d’une naissance à l’autre.
Changeons de point de vue : et si l’on donnait la parole au nouveau-né ? Ecoutez attentivement !
SON : LeDebut.mp3
Ce que nous venons d’entendre était une naissance. Mais quelle naissance ? Certes, il s’agit de la venue au monde d’un être humain. (Remarquez au passage que tous les êtres humains ne se mettent pas à hurler de terreur ou de douleur quand ils viennent au monde.) Mais c’est aussi la naissance d’une mère, d’un père. Il n’y avait personne d’autre pour troubler la magie de cet instant. Ils se sont reconnus, dans cette histoire particulière, puis ils ont dormi pendant deux jours. Le troisième jour seulement le bébé a cherché le sein pour se nourrir.
Ils ne savaient rien sur la « mise au sein », sur le « peau-à-peau », sur le « toucher affectif psycho-sensoriel », toutes ces nouvelles pratiques, ou ces nouveaux protocoles qui sont (heureusement) en train de chasser ceux de l’hypermédicalisation.
Ils se souviennent : « Notre bébé occupait tout le lit, il paraissait immense ! »
Petit détour philosophique…
L’astrophysicien Michel Cassé écrit (dans Théories du ciel, 1999) : « L’homme est né pour l’infini. Il est de la nature de l’être pensant de former des idées de zéro, d’infini et d’univers, de s’en extasier, et de les révoquer en doute. »
Que veut-il dire ? Pourquoi sa parole fait-elle écho en moi lorsque je pense à la naissance ? La naissance de notre univers mais aussi la naissance humaine… Notre propre naissance ? Un peu plus loin, Cassé écrit : « Personne ne peut se voir naître ou voir naître l’univers. Tous les commencements sont obscurs. » et « Au-delà d’un certain horizon, l’univers devient opaque à sa propre lumière, c’est à dire proprement inobservable. Les idées se font brumeuses comme l’arrière-fond de l’inconscient. »
Quel discours étrange pour des scientifiques qui, selon Descartes, ne devraient tenir comme vérité que ce qui est parfaitement énoncé, défini, circonscrit. Si on abandonne le credo cartésien il faut se poser la question de ce en quoi consiste l’inconscient, et donc la conscience, sans rien céder aux croyances des psychanalystes.
J’ai commencé à y voir un peu plus clair en lisant un petit livre méconnu de Jean-Marie Delassus : Les logiciels de l’âme. L’âme dont il est question dans cet ouvrage est matérielle, c’est celle de L’Homme neuronal de Changeux. L’auteur est parti d’observations et d’hypothèses sur le développement du cortex cérébral du fœtus pendant la gestation. Il écrit (dans un article récent, Contact Santé édité par Martin Winckler, p. 25) : « L’homme est né avant de naître. Pour comprendre cela il faut se mettre dans la perspective de la vie “prénatale” où, là encore, les mots nous égarent. Parlons plutôt de vie et de développement utérins. Ils se caractérisent au niveau humain par le fait que notre cortex cérébral ne se limite pas à la présence de neurones génétiquement programmés, mais comporte une masse très importante de neurones supplémentaires sans destinée définie par avance. L’anatomo-physiologie les regroupe sous la dénomination générale d’aires associatives. »
Ces neurones n’attendent pas la venue au monde pour développer des connexions. Delassus poursuit : « Quelle est alors la nature de leur activité ? N’est-ce pas de s’imprégner des constantes du milieu utérin, à savoir son homogénéité vitale ? »
On pourrait dire que dans la psyché de l’enfant à venir se développe une vision du monde comme un univers indifférencié, la totalité, ou peut-être une monade au sens de Leibniz, de par sa capacité à gagner en complexité au fur et à mesure que les connexions se multiplient. Cette métaphore nous renvoie à la vision de la cosmologie moderne aussi bien qu’aux philosophies non-dualistes dont se sont inspirées certaines religions.
L’enfant qui vient au monde a donc dans son cerveau une pré-science de la totalité, et par là même son cerveau est incapable de se représenter le monde des dualités, des contrastes, du clair et de l’obscur, du chaud et du froid, de la faim et de la satisfaction, de l’intérieur et de l’extérieur. En cela la venue au monde est un choc. Je cite encore Delassus : « Lors de l’accouchement, tout est génétiquement en place pour les adaptations programmées. Sur ce point, le bébé est normalement viable. Mais rien n’est prévu en interne pour l’existence de son être propre. Le simple fait de l’accouchement se retourne plutôt comme le contraire de la naissance qui a déjà eu lieu. L’assistance maternelle devra assurer la transition […] Il y faudra du temps. […] Les soins liés à l’accouchement ne suffisent pas. »
Nous y sommes ! Souvenez-vous, Michel Cassé : « Il est de la nature de l’être pensant de former des idées de zéro, d’infini et d’univers, de s’en extasier, et de les révoquer en doute. » S’il vous est arrivé de croiser le regard enigmatique d’un nouveau-né, sans penser à rien d’autre, alors vous pouvez saisir à la fois l’extase et le doute. Cette configuration initiale du psychisme, ce premier logiciel de l’âme capable de se représenter la totalité, ne disparaît pas lorsqu’il se confronte à la nécessité d’agir dans la dualité. Ce sont d’autres logiciels qui viennent le compléter, par couches successives.
L’émerveillement que nous pouvons ressentir face au proto-regard est la réactivation en nous de cette totalité. Nous passons une grande partie de notre vie à rechercher cette totalité, que ce soit à travers l’expérience amoureuse, spirituelle, artistique, intellectuelle, ou déjà l’extraordinaire foisonnement des sensations au sens épicurien du terme. Nous passons notre vie à naître, essayer de naître. Si nous ne retrouvons pas la totalité nous sombrerons peut-être dans le totalitarisme.
La naissance d’un enfant est donc aussi notre naissance en tant que mère, père, compagne ou compagnon. Comme le disait René Kaës (1979) : « D’un point de vue psychologique ce n’est jamais une mère seule qui accouche, c’est le groupe, c’est la parentèle et le voisinage. »
Il faut du temps pour cela. Le temps est l’ennemi des protocoles et de la tarification à l’acte. Une femme écrit (Tremblements de mères p. 431) : « … donner naissance à un enfant après l’avoir mis au monde, est une lutte à contre-courant où les flux et reflux psychiques vous ramènent inlassablement sur les plages du passé, passé oublié ou passé d’avant la mémoire, d’avant le temps, cette première période de notre vie. » Je veux bien qu’on utilise ici le terme d’inconscient !
Il faut du temps pour que les parents naissent, et nous avons grandement besoin d’un regard différent sur la difficulté maternelle qui fait le plus souvent l’objet d’un déni : « Allons, remets-toi, remue-toi, ton bébé est magnifique et vous êtes tous deux en parfaite santé ! ». À l’exigence moderne de « l’enfant parfait » s’est superposée celle de la mère parfaite, souriante et béate de satisfaction. En niant les besoins de la mère, en la déconnectant de ses sensations, on pathologise la difficulté pour la ranger dans le fourre-tout de la dépression post-partum. (Mais ça tombe bien, puisque la pharmacie a mis à disposition des antidépresseurs que même les médecins généralistes peuvent prescrire.)
Je cite un livre : « Discrète jusqu'à être invisible, silencieuse jusqu'au mutisme, la difficulté maternelle pour le moment encore meurt ou fait mourir sans bruit ; elle ne se dit pas et pourtant meurt aussi d'envie de se dire. Dans ce livre, nous avons choisi de la laisser parler. »
Le livre en question, c’est Tremblements de mères, un recueil bouleversant de témoignages et de réflexions sur la difficulté maternelle que vient de publier l’association Maman Blues (membre du CIANE). Fondée en 2004, Maman Blues soutient la création d’unités Mère-enfant mais aussi la mise en place d’actions de prévention et d’information pour (je cite les statuts) « faire connaître la difficulté maternelle comme une dimension inhérente à la maternité humaine, dans ses différentes expressions… » Il s’agit de « lui donner un cadre, un lieu d’existence et d’expression en dehors de la nosographie médicale… afin que le sens humain de ces histoires ne soit pas ignoré ou masqué par l’attention et les soins que l’on portera à leurs manifestations pathologiques. »
Une lectrice de Tremblements de mères commente :
« Les témoignages montrent combien de mots, de gestes, mal placés, maladroits pourraient être évités si seulement on savait. La connaissance n’empêchera peut-être pas l’effondrement de certaines mais je pense que cela pourrait limiter les dégâts. Ce livre est là pour que l’on sache ce qui se passe chez une femme qui peut traverser cet état. C’est comme cela que je le perçois. »
N’oublions pas que la difficulté maternelle touche au minimum 15% des femmes. Comme le souligne Claude Boukobza : « Un phénomène qui affecte quinze pour cent d’une population peut-il d’ailleurs encore être considéré comme un phénomène pathologique, ou ne représente-t-il pas plutôt une manifestation existentielle ? »
Maman Blues écrit (p. 429) : « Au-delà de l’enfant dont on accouche et que l’on s’accorde à aimer ou pas, il y a quelque chose de son être qui surgit et se doit d’être contenu, soutenu, étayé, mais surtout reconnu dans son indépendance. […] N’est-il pas fondateur pour l’individu que de telles émotions fassent ou refassent surface, qu’il puisse faire l’expérience d’aller chercher au plus profond de soi, au plus vrai de soi, de quoi être mère (mais aussi père) et aussi de quoi faire naître son propre enfant ? »
Pour terminer je vais donner la parole à un nouveau-né un peu plus âgé que le précédent puisqu’il avait quinze minutes de vie. L’enfant est tenu par son père et relié à sa mère par le cordon ombilical. Cette fois, la fratrie, les amis des parents et des enfants sont présents, mais aucun n’a observé ce qu’une caméra infrarouge a capté dans la pénombre. Le titre de cette séquence, je l’emprunte à Diogène d'Œnanda : « Le pur plaisir d’exister ».
VIDEO : ExtraitBain.mov
Modif. October 24, 2010, at 10:40 PM<br />(:addThis username="xa-4b5388e32c732dfe" btn="lg-share":)