DiscussionDepression
Discussion sur dépression
CL 2 mai 2010
Même sans avoir lu le livre de Philippe Pignarre - "Comment la dépression est devenue une épidémie" - beaucoup de gens se demandent si certains médecins, OMS comprise, ne perdent pas un peu le sens des réalités à voir comme ça des dépressions partout et à vouloir la soigner à tout prix, comme s'il fallait l'éradiquer séance tenante. Un chagrin d'amour, et hop une ordonnance. La mort d'un proche, et hop une ordonnance. Chômage et pauvreté, re-hop une ordonnance. Même les patrons s'en mêlent, arguant du fait qu'un employé déprimé est moins productif...
N'est-il pourtant pas normal de se sentir désespéré quand l'être aimé vient de vous plaquer ? N'est-il pas normal d'avoir du chagrin lorsqu'un proche est mort ? N'est-il pas normal de se sentir inutile et d'être stressé quand on a perdu son emploi et qu'on a une famille ? N'est-il pas normal d'être traumatisé(e) après un accouchement difficile ou un évènement catastrophique ? Faut-il donc être productif tous les jours de notre vie ?
Ce que bien des gens pensent tous bas ou en petit comité, des chercheurs en psychologie osent enfin le dire tout haut, dans les revues spécialisées, prenant à contre-pied la tendance actuelle à la pathologisation de tout écart à une "norme", comme en témoigne un article paru dans le Cerveau & Psycho n-38 : "Les racines évolutives de la dépression", p.68-72, de Paul Andrews et Anderson Thompson. Quelques extraits :
" Pourquoi tant de personnes souffrent-elles de dépression ? Selon les estimations, entre 30 et 50% des individus seraient, à un moment ou un autre de leur vie, dépressifs, d'après les critères psychiatriques qui permettent de poser un diagnostic de dépression. Cette forte prévalence - bien supérieure à celle d'autres maladies mentales [...] - semble constituer une énigme évolutive. Le cerveau jour un rôle essentiel dans la survie, l'adaptation et le comportement reproductif, si bien que l'on s'interroge : comment un tel dysfonctionnement a-t-il pu échapper au filtre de l'évolution ? Globalement les troubles mentaux sont rares : pourquoi n'est-ce pas le cas de la dépression ?
Et si ce n'était pas une maladie ?
Depuis le début de son histoire, la psychiatrie a eu des difficultés à définir les maladies mentales. Ets-ce qu'aujourd'hui notre conception de ces troubles est correcte ? Les critères diagnostiques actuels requièrent la présence de "dtéresse ou handicap cliniquement significatifs" pour qu'un trouble psychologique soit considéré comme une maladie mentale. Mais cela est-il suffisant pour définir une maladie ?
Ainsi, une personne qui a de la fièvre ressent une détresse et un handicap notables. Sa capacité de travail diminue, elle a des difficultés à réfléchir, elle peut avoir mal. Et pourtant, malgré ces symptômes, on ne peut évidemment pas dire que la fièvre est une maladie. La fièvre est seulement une réponse adaptée aux infections. [...] Diverses études réalisées sur des hommes et des animaux ont montré que le fait de faire baisser la fièvre [...] tend à prolonger l'infection, et que la fièvre augmente la probabilité de survivre à une infection grave. Appliqué à la fièvre, le critère "détresse et handicap" utilisé par la psychiatrie conduit à des conclusions erronées : la fièvre n'est pas le signe d'un dysfonctionnement, mais exactement le contraire.
La dépression est un trouble émotionnel douloureux et les personnes déprimées ont souvent des difficultés à accomplir leurs activités quotidiennes. Elles ne parviennent pas à se concentrer sur leur travail, elles s'isolent socialement, elles sont léthargiques et anhédoniques. Mais cela ne veut pas nécessairement dire qu'un épisode dépressif soit une maladie mentale, pas plus que les symptômes douloureux de la fièvre ne signifient que la fièvre est une maladie.
[...] Une raison de penser que la dépression serait utile vient des recherches réalisées sur le récepteur 5HT1A. Ce récepteur fixe la sérotonine, une molécule présente dans le cerveau, très impliquée dans la dépression et qui est la cible de la plupart des médicaments anti-dépresseurs. Les rongeurs dépourvus de ce récepteur présentent moins de symptômes dépressifs en réponse au stress, ce qui suggère que le récepteur 5HT1A est impliqué d'une façon ou d'une autre dans le développement de la dépression. Lorsque les neurobiologistes ont comparé la composition de la région fonctionnelle du récepteur 5HT1A du rat et des hommes, ils ont trouvé 99% de similitudes, ce qui suggère qu'il est tellement vital que la sélection naturelle l'a préservé depuis des millions d'années. [...]
Qu'est-ce qui pourrait donc être utile dans la dépression ? Les personnes déprimées pensent souvent à leurs problèmes avec beaucoup d'intensité. On qualifie ces pensées de ruminations; elles sont persistantes, et les personnes déprimées ont du mal à penser à quoi que ce soit d'autre. De nombreuses études ont montré que ce style de pensée est souvent très analytique. Les gens déprimés s'acharnent sur un problème complexe, le subdivisent en composantes de plus petite taille, qu'ils traitent une à une. [...]
Reconnaitre que la dépression a une fonction devrait aider les millions de personnes qui en souffrent à découvrir les racines de leurs émotions douloureuses et à résoudre leurs problèmes de manière féconde."
Il en va vraisemblablement de même pour les personnes ayant des réactions de stress-posttraumatique : l'intrusion des souvenirs de l'évènement à l'état de veille ou de sommeil a aussi une fonction. Cette fonction est assez proche de celle décrite plus haut pour la dépression : résoudre un problème, ici parvenir à faire sens de l'évènement pour l'inclure dans sa mémoire biographique et le virer de sa mémoire à court terme.
Voilà qui pourrait ouvrir de vastes perspectives appliqué aux femmes enceintes ou aux jeunes mères. Les dépressions pré- ou post- partum sont-elles des maladies, ou plus simplement des réactions normales à certaines situations difficiles ? Rien d'autre que la vra vie finalement ...
AS
ça me rappèle beaucoup une certaine reco sur l'asthme de l'enfant...pas toi ***?
Je regardais une vidéo sur le blog qui est celui je crois de E Pasca qui faisait la formation sur conflits d'intérêts et expertise . http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2010/03/18/video-integrale-du-documentaire-les-nouveaux-jackpots-des-la.html C'est bien intéressant tout ça et ça aiguise le sens critique...
MA
D'après ce que j'ai lu sur ce genre de questions, la manière dont les "humeurs" et autres troubles mentaux ont été considérés a grandement varié dans le temps. Sans vouloir accabler une fois de plus les laboratoires pharmaceutiques, il paraît clair que c'est l'apparition de certaines molécules qui avaient la capacité d'agir sur toute une série d' "humeurs" négatives qui a permis la "précipitation en masse" de la dépression; c'est en tout cas ce que pense Pignarre et en partie aussi Alain Ehrenberg. Mais Ehrenberg insiste aussi sur les exigences énormes qui pèsent sur les individus dans notre société, exigence de performance, d'autonomie, d'auto-réalisation etc. qui génèrent automatiquement des pathologies correspondantes: "la fatigue d'être soi" comme il dit.
Je suis d'accord que, dans la quantité de gens qui se gavent d'anti-dépresseurs, il y a des situations extrêmement diverses. J'ai vu un documentaire "La consultation" d'Hélène de Crécy (en fait, c'est un médecin lyonnais qui se fait filmer dans ses consultations) il y a quelques semaines très tard sur la consultation d'un généraliste. Reportage édifiant, terrifiant sur la pratique médicale (il y a notamment deux cas, un sur l'allaitement et un sur une demande d'IVG assez "intéressants": en fait ce serait très utile que nous regardions collectivement ces cas et que nous en discutions, ce serait une autre manière de faire avancer les débats.): une femme -la cinquantaine- dit qu'elle a un peu des soucis, qu'elle a eu pris du prozac qui lui réussissait très bien, qu'elle a arrêté, qu'elle n'en a plus, mais que là elle sent qu'elle a besoin de quelque chose. Sa fille lui a parlé d'un autre médoc - dont j'ai oublié le nom - que sa belle-mère lui a indiqué (sic!!!) et qui est paraît-il très bien. Le médecin essaie vaguement de résister: mais pourquoi changer puisque ça vous réussissait? Non, la dame veut celui-là, parce qu'elle pense qu'elle a besoin de celui-là à cause de ses soucis... Et elle demande tout un tas un de médicaments, et à la fin elle dit "alors on a tout", et il répond "je ne sais pas, vous êtes venue faire votre marché" et elle se marre. Personnellement, ça me donne l'impression que c'est comme une drogue légale, d'un côté, et et de l'autre, que c'est juste pousser un peu plus loin la logique des compléments alimentaires, vitamines etc.
A côté de ça, il y a des gens qui sont dans un état tel que si le médicament les aide à sortir de ça, on ne peut que s'en féliciter... Par ailleurs, il faut bien reconnaître que l'emprise de la psychanalyse en France n'a sans doute pas fourni des clés très efficaces pour faire sortir les gens de la déprime.
AE
- très bonne idée de regarder ensemble ces reportages et de voir ce que l’on en tirerait
- la limite à l’analyse du monsieur est le seuil de souffrance supportable par l’individu ; dans le post-partum, quand les mères décrivent de plus les immenses difficultés qu’elles ont à s’occuper de leur bébé, à rester seule avec lui, à créer du lien et à apprécier sa présence, quand tu lis (Docti, section baby-blues) ce qu’elles projettent sur l’enfant –il ne m’aime pas, il le fait exprès, il veut me montrer que je ne suis pas une bonne mère…-, tu sens bien que si personne n’intervient, ça ne va pas faire que du bon dans les années à venir (voire même à très court terme). Cela dit, la dépression du post partum intelligemment traitée passe avant tout par un accompagnement psychologique sans forcément passer par le traitement médicamenteux.
CD
Oui, d'ailleurs un traitement médicamenteux (à mon avis) voit son utilité que si il va de paire avec un accompagnement psychologique. Ceci dit, parfois, la mère se trouve dans un tel état de dépression - parfois dû à un manque de reconnaissance de cette souffrance ayant fait trainer une prise en charge rapide - que tout de suite afin de maintenir "hors de l'eau" cette mère, le médicament de premier secours est nécessaire...Ce qui me sidère, c'est le récit de ces femmes. Pas plus tard que ce matin, une mère qui attend son deuxième enfant me disait comme elle avait "sombré" dans un état de "perplexité, de non joie honteuse" (sic) à la suite de la naissance de son premier. D'après elle, cela a été insinueux, elle qui avait eu un accouchement "casi-correct", juste une petite épisiotomie alors qu'elle avait demandé de ne pas en subir et son mari avait rappelé cela au moment de l'expulsion. Après ce "viol"(sic) et un allaitement très difficilement mise en route avec des discours contradictoires, elle ne savait plus où elle en était, doutant d'elle et de sa capacité à savoir "écouter" son bb...Je ne détaille pas plus, cela a été long, cela fait 2 ans...en conclusion, elle n'a pu trouver de l'aide auprès des professionnels, ni auprès de son entourage...elle a pu s'en sortir qu'avec des lectures sur le sujet, et en se tournant près d'association - telle que les nôtres - et aujourd'hui, elle se dit armée pour le deuxième. Je trouve bien dommage qu'on en soit arrivé à cela...se dire qu'il faut s'armer pour affronter ce qui tourne autour de la naissance de son enfant ;-) et pourtant c'est bien une réalité !
MCN 4 mai 2010
Depuis quelques mois, en tant qu'animatrice LLL, j'ai des contacts avec de plus en plus de femmes qui sont dans un état de fatigue limite "burn out". Celles qui m'appellent allaitent. J'en ai parlé avec un pédiatre de l'hôpital car certains des bébés de ces mamans étaient malades et il les avait eu en consultation, il ne sait pas quoi faire face à cela. Il y a un an, une amie a disjoncté très gravement (son fils avait 5 mois) il a fallu faire appel à un médecin en urgence et décidé d'une hospitalisation. Les femmes qui viennent aux réunions que j'organise peuvent voir le livre "le burn out maternel", l'emprunter aussi, on en parle très souvent, certaines mamans arrivent à s'entraider ente elles quand elles habitent sur la même commune et à se remonter le moral quand il y a besoin. Je pense qu'il y a une grande méconnaissance de ce qu'est un bébé vu qu'avant d'en avoir, on a pas l'occasion de vivre avec des bébés dans la maison, on ne sait pas l'énergie que cela demande, on n'a pas de point de repère si ce n'est notre propre enfance. S'informer, s'informer, s'informer... dur dur le "métier" de parent
Modif. July 18, 2010, at 03:25 PM<br />(:addThis username="xa-4b5388e32c732dfe" btn="lg-share":)